Exercice d’écoute de coach

Je voudrais partager cette vidéo d’un interview de Jacques Brel de 1971, qui m’a scotché sur ma chaise !

J’ai été stupéfait de la justesse de son témoignage, de la clarté de son propos, de son impertinence bienveillante sans jamais tomber dans un cliché facile, sans jamais dénigrer ou disqualifier quoi ou qui que ce soit, restant toujours bien connecté à l’interlocuteur, lui laissant de la place, acceptant son interview, tranquillement… On lui demande un témoignage, donc il partage, mais il n’en profite pas pour se mettre en avant ou pour se plaindre de son passé, en déballant de façon impudique des souvenirs douloureux… Une profondeur et une vivacité étonnantes :

  • parlant de la douleur sans la confondre avec la souffrance,
  • parlant de la joie sous-jacente aux émotions de tristesse ou de colère. D’ailleurs, citant son ami Brassens, il dit que ses cris sont une expression de douleur, pas de colère, contrairement à ce que voudrait lui faire dire Jacques Chancel…
  • parlant du présent comme la seule réalité
  • situant la jeunesse dans l’espace et non dans l’histoire (une façon de la « mettre » quelque part, plutôt que de la garder en soi comme une peine dans les traces brûlent encore dans le présent)

Ce que j’ai découvert, c’est le témoignage d’un homme jeune (la quarantaine dans cet interview) et d’une grande sagesse. Un homme brillant intellectuellement, mais qui ne se la ramène pas, qui se contente de témoigner dans l’instant de ce qu’il ressent. J’admire la douceur et la bonté de son regard, j’apprécie sa joie empreinte d’une certaine mélancolie. Ecoutez plutôt…

Je connaissais comme tout le monde le chanteur talentueux (dont je n’aime pas trop les chansons d’ailleurs), j’avais apprécié son talent d’acteur (avec Lino Ventura notamment), mais je ne l’avais jamais entendu s’exprimer en dehors du show. En fait, j’ai trouvé cette vidéo par hasard en cherchant un support pour un exercice d’écoute de coaching, visant à entraîner des managers ou des coachs à entendre les 4 niveaux d’écoute.

Exercice d’écoute

Je propose aux stagiaires d’écouter ce qu’ils entendent, en se répartissant deux par deux sur les 4 canaux correspondant aux 4 énergies du coaching :

  • Diapositive1Terre : le contenu du discours, les faits, les arguments
  • Eau : les émotions, les émotions
  • Air : les valeurs et les croyances
  • Feu : le transfert énergétique

Cet exercice d’écoute permet de s’entraîner à dissocier les 4 canaux, et de se rendre compte que lorsqu’on entend uniquement le contenu objectif, on perd les 3/4 du message. Cet exercice d’écoute exerce donc à approfondir et affuter l’écoute, notamment en accédant aux deux niveaux Air et Feu qui sont essentiels en coaching :

  • repérer le cadre de référence, pour faire miroir et ouvrir à de nouvelles perspectives, afin de déboucher sur des solutions innovantes
  • ne pas se laisser prendre par des jeux systémiques de transfert, mais au contraire : les voir et les utiliser pour influencer positivement en les inversant…

Bien sûr, il faut entendre et comprendre ce que dit l’interlocuteur et être capable de le reformuler, de le synthétiser, ne serait-ce que pour inviter à l’approfondissement…

Bien sur aussi, il faut capter les émotions avec le ventre, pour ressentir ce que ressent l’interlocuteur, et l’accompagner avec empathie…

Mais avec ces deux niveaux-là uniquement, on tisse certainement une bonne alliance relationnelle, mais la conversation de coaching ne provoque pas véritablement d’effet coaching, pas d’insight.

  • La Terre et l’Eau permettent de fonder la confiance, qui rendent possible l’accès à l’Air et au Feu (l’ouverture sur les solutions et l’engagement dans les décisions).
  • Les feed-back puissants et les questions décalées, sont du niveau de l’Air et du Feu.

Cet exercice d’écoute permet donc de bien montrer ce qui manque au coaching si on n’ accède pas à l’Air et au Feu, et ce que cela permet quand on se donne les moyens d’y recourir.

 

Appréciez la consistance du propos, l’air de rien

En quelques minutes seulement, il envoie du lourd ! Rien préparé, rien à vendre, il semble juste mettre des mots sur ce qui lui vient au ventre, sans que cela ne passe par la tête (même si le propos est parfaitement articulé). Cela me plaît beaucoup, j’y vois du véritable talent, une grande intelligence, et une maturité hors du commun…

Avec un demi siècle d’avance, il parle d’instant présent comme un maître de la pleine conscience ! Comme quoi, quand on est un génie dans un domaine, ce n’est pas pour rien. Et lui, d’après ceux qui le connaissent en tant que chanteur et compositeur, en était un.

  • « Noël est une fête païenne ! » : Avouez qu’il démarre fort avec ce paradoxe. C’est d’abord une vérité historique (parce que l’église catholique a superposé ses fêtes sur d’anciennes fêtes celtiques, et il faut une certaine culture pour le savoir), mais c’est surtout une vérité iconoclaste dans les années 70 dans une société conservatrice à forte dominante Catholique !
  • « Nous sommes tous nés dans une crèche, chacun s’invente son petit Noël »… : L’air de rien, cela renvoie à l’Esprit Chrétien sous la Lettre Catholique : nous sommes tous des Christs en puissance, la Divinité dans l’homme fait partie de notre potentiel à tous, ce n’est pas le privilège d’un seul – et encore moins le domaine réservé de la religion ! Il « envoie du lourd », en passant… On est d’accord ou pas, mais on peut pas ne pas entendre la consistance des messages qu’il distribue tranquillement, dans la décontraction d’un échange à bâtons rompus.
  • « L’enfance est une notion géographique… » : On y a déjà fait allusion plus haut, c’est comme si pour lui, l’enfance avait été vécue, digérée et décontaminée de ses souffrances. Donc il peut dorénavant l’évoquer sans la raconter, elle semble presque être devenue « impersonnelle », une sorte d’enfance universelle…
  • « Les adultes me savaient peut-être, mais ils faisaient peut-être exprès de ne pas me comprendre , j’ai jamais bien osé répondre à la question… » : Quel humour de se poser cette question et de dire qu’il n’a pas osé vraiment y répondre. C’est mieux ainsi, car en y répondant, soit les adultes étaient des tricheurs qui abusaient de lui, soit des imbéciles qui ne le comprenaient pas… C’est beaucoup plus élégant d’entr’ouvrir une porte et de laisser l’air circuler, et de sous-entendre la suite avec un sourire malicieux…
  • « L’enfant est l’aventurier, un nomade qui traverse un monde installé autour des femmes et des villes… on lui apprend à être prudent, économe dans le pire sens, on lui apprend des tas de choses abominables comme l’espoir ! On lui dit qu’il va lui arriver des choses, alors qu’il n’arrive jamais rien. Moi dans ma vie, il ne m’est arrivé que moi… » : Il parle là comme un maître de la non-dualité ! Finalement, on croit se déplacer et changer, mais il n’y a que le présent, où tout est vivant et rien n’est figé, sauf nos constructions mentales. On croit qu’il se passe une succession d’évènements, alors qu’on ne fait que l’expérience de l’expression de soi. Il y a de quoi écrire un bouquin entier là-dessus, sur ce qu’est ou n’est pas la réalité, sur l’illusion qui nous tient sous son emprise jusqu’à ce qu’on s’en libère… C’est d’un chemin initiatique profond dont il atteste là, l’air de rien.
  • « N’attendez rien que de vous » , « c’est très rare le grand amour ! »… : Quel culot d’aller envoyer ce message dans le collectif, qui a horreur qu’on lui dise des vérités. Le public préfère qu’on l’endorme avec des mensonges (politique, publicité, télé « réalité », etc…)
  • « Le désespoir  L’espoir est abominable, c’est un pêché !  Désespéré n’est pas une chose triste ! » : Il faut y avoir été pour en témoigner ainsi, sinon on ne peut pas le savoir, qu’au fond du désespoir il y a la joie, sans espoir et sans attente, juste la joie d’être, dépourvue de projet, mais pas dépourvue d’action…
  • « Je suis parfaitement optimiste, les hommes sont merveilleux. » : Voila pour ceux qui crieraient trop vite au pessimisme !
  • « Il faut se tromper, les infirmes sont les hommes prudents, être figé est une erreur… » : Se laisser être dans le courant de la vie que l’on est. Dire que c’est dangereux ou impossible, ce ne sont que des étiquettes, qui n’ont rien à voir avec la réalité de l’expérience qui se passe sans mots, bien avant les mots du mental. Sans les mots et les concepts comme la prudence, on vit, on se trompe, on réajuste, et il n’y a pas de problème, pas de souffrance psychologique, juste l’exploration de ce que nous sommes.
  • « J’aime la fête (pas les fêtes), tout est une fête, la vie est une fête, même un enterrement. Ce n’est pas triste, c’est une fête… » Cela se passe de commentaires : la vie est joie, célébration d’elle-même. Tout est vie, donc tout est une grâce, même la vieillesse, la maladie, l’accident et la mort, qui font partie de la vie, comme des ponctuations dans une phrase qui lui donnent son rythme.

 

Entendre la joie des profondeurs

Les stagiaires ont dit qu’ils sentaient la profondeur, mais pas tellement la joie chez le « grand Jacques » (comme l’appelait Lino Ventura)… Je ne suis pas d’accord. Il s’agit de l’expression d’une joie mature, forcément empreinte d’une certaine mélancolie : ce n’est pas la joie ingénue, de celui qui n’est pas encore dégrisé (mais ne va pas tarder à l’être !!!). C’est une joie lucide, une joie qui a vu l’illusion, en a souffert, et en est revenu. Cette joie voit le mécanisme mais n’y succombe plus. Alors, non, cette joie ne joue pas du tambour dans la cour pour faire des annonces tonitruantes et naïves qui n’enthousiasment que les petits enfants, elle reste un peu chez soi, à l’abri de ceux qui font trop de bruit dans leur fausse innocence, qui n’est qu’une façon de maquiller leur terreur inavouée. Quand ils la verront, elle se dissoudra probablement. Ils seront sûrement plus attentifs, et moins agités comme des marionnettes à manifester contre ceci ou contre cela, ou à se trémousser avec différents types de drogues pour oublier la vie qu’ils sont.

La joie à laquelle JB fait allusion, est une joie fondamentalement calme et paisible. Elle peut parfois être exubérante, comme le roi David qui danse nu dans les rues, mais c’est une joie de sage, qui retrouve la spontanéité de l’enfance sans perdre la profondeur du vieillard !

Sérieusement, quand un enfant naît, vous êtes la joie de l’Unité, mais quand il meurt, pourquoi cesseriez vous de l’être ? Par contre vous ne l’exprimerez pas de la même façon, c’est évident… Alors, quoi d’étonnant à ce que la joie prenne différentes formes ? La joie de vivre ce n’est pas toujours des youpi et des sauts de gazelle, c’est parfois un simple regard des profondeurs, qui pétille sans un mot…

  • « Ce n’est pas de la colère, c’est de la douleur…quand on est choqué par la vie, on écrit des chansons…Je me sens continuellement agressé, j’ai mal quelque part, c’est de la douleur… » : Pour lui l’amour prend des formes différentes, mais il ne se raconte pas « d’histoire psychologique » (« Pourquoi cela m’arrive à moi ? Qu’est-ce que je vais devenir ? Ceci ne devrait pas être ainsi… »), il aime,  il crie : d’extase ou de douleur. Pas besoin d’en faire un fromage ! Mais cela fait de belles chansons… parce qu’elles expriment l’expérience vécue, au-delà des histoires.

exercice d'écoute

Bon voilà, j’espère que vous aurez apprécié cette vidéo.

Je vous encourage à vous entraîner avec cet exercice d’écoute des 4 canaux d’énergie. Pour ma part, je viens de commenter quelques points issus d’une écoute « horizontale » (de Terre et d’Air), mais on pourrait aussi décortiquer ses regards, ses sourires, sa respiration, pour sentir plus profondément les émotions qui affleurent, et sentir aussi ce que la relation induit en nous, écouter nos propres sensations physiques induites par cette vidéo (et ce serait symboliquement sur notre croix des éléments, une écoute « verticale »).

Les stagiaires ont dit qu’ils étaient décontenancés par le propos du grand Jacques… C’est probable. Et c’est tant mieux. Mais ce n’est qu’un début… Il y a encore bien davantage à ressentir et à dire ! Ils ont dit aussi qu’ils appréciaient hautement les vertus de l’exercice d’écoute :-)

 

Paul Devaux
Depuis 2006, Paul Devaux a fondé sa propre structure, dans laquelle il intervient en Coaching d’organisations, Coaching des équipes dirigeantes, et Coaching individuel. A l’aise avec les formats courts, centrés sur les résultats et volontairement orientés vers les solutions, Paul Devaux pratique un accompagnement chaleureux et incisif, qui crée l’alliance et bouscule en douceur le cadre de référence de ses clients.

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