Cette séance de coaching illustre deux thèmes :

–       la place des émotions dans la vie managériale

–       la manière dont un coach peut aider son client à ré-envisager son objectif, de façon plus alignée avec les solutions qu’il recherche

–  Cliente : “Bonsoir, je ne vous appelle pas trop tard ? J’ai été lamentable aujourd’hui et j’ai besoin de rattraper le coup dès demain… Peut-on en parler quelques minutes ce soir, pour m’aider à récupérer la situation ?

–  Coach : “Allons-y. Quel est plus précisément votre objectif pour cette séance de coaching ?”

(La cliente raconte une situation d’injustice subie par tout son service, et d’un surcroît de pression exercée par l’entreprise, qu’elle n’a pas su temporiser suffisamment à son goût. Et quand quelqu’un dans l’équipe le lui a reproché,  elle s’est justifiée en se laissant déborder par une émotion, qu’elle n’assume pas)

– Cliente : ‘J’ai vraiment été nulle, lamentable. D’abord je n’aurais jamais du (faire ceci et cela), alors que j’aurais du tout de suite (faire cela et ceci)… »

–   Coach :  “D’après ce que vous dites, la situation semble avoir été effectivement bien difficile à vivre : une telle injustice, une telle pression… Puis-je me permettre de vous faire part d’une impression générale et personnelle ?

– Cliente : “Oui, pourquoi pas ?”

– Coach : ” Si j’essaie de m’imaginer à votre place, je comprends que vous ayez été débordée par une forte émotion… Au moins cela prouve que vous êtes vivante et humaine, pas juste un personnage « impeccable » dans un rôle de manager dépersonnalisé, comme si c’était du cinéma. Là c’était de la vraie vie, vous avez été vraie, vous aussi… Personnellement, je ne trouve pas cela lamentable, ni nul. Au contraire : je me demande même si ça n’a pas été fortement apprécié par votre équipe ? …

–  Cliente : “Ah oui ? Mais j’ai peur d’avoir perdu la face : que vont-ils dire de moi ? Non seulement je commets l’erreur de leur retransmettre trop de pression, mais en plus je ne me contrôle pas… Si moi je craque, alors ils risquent de s’autoriser eux aussi  à craquer.

–  Coach :  Et là, ce sera l’ultime fin du monde ?

–  Cliente : “(sourire) Et puis ils vont dire que c’est normal de la part d’une jeune femme qu’elle ne « tienne pas la distance »…

– Coach : “Et vous, que diriez vous, si votre patron, dont vous savez qu’il supporte une énorme pression, vous en transmettait un peu trop, et se mettait à pleurer comme vous aujourd’hui en s’en rendant compte, lorsque vous lui en feriez le reproche ?

–  Cliente : “Pour la pression, je me dirais qu’il n’y a pas le choix, et que c’est normal de craquer de temps en temps. Et puis, s’il s’en rendait compte et le reconnaissait comme je l’ai fait, je me dirais au moins qu’il est honnête. Mais si il pleure, je crois que je serais gênée… mais que je ne le mépriserais pas pour autant.

– Coach : “Tout à l’heure vous disiez qu’ils risquent de penser que vous ne tenez pas la distance. Mais entre nous : la « distance », vous la tenez ou pas ?

–  Cliente : “Bien sûr que je la tiens. Et beaucoup mieux que beaucoup d’autres confrères. J’assume une pression aberrante et malgré cela, nous obtenons des résultats exceptionnels (certes encore insuffisants par rapport à la hausse des objectifs de 30% qui a été décrétée arbitrairement tout d’un coup, il y a quelques jours…)

– Coach : “Et vos équipes ne le savent pas ?

–  Cliente : “Si, bien sûr

– Coach : “Qu’en pensent-ils d’après vous ?

–  Cliente : “Je sais qu’ils reconnaissent : (elle décrit un certain nombre d’éléments importants, et plutôt valorisants pour son management)

– Coach : “Quel est le risque réel qu’ils vous disqualifient uniquement parce que vous avez pleuré et reconnu une erreur, et qu’ils assimilent cela au fait que vous êtes une jeune femme ?

–  Cliente : “En fait, dans mon équipe, ils savent tout ce que je fais pour eux, et ils me font confiance. Il y a peu de chances pour qu’ils me trouvent faible. C’est plutôt à l’extérieur…

– Coach : “Qui sera au courant à l’extérieur ?

–  Cliente : “Ben…Personne en fait. Cela s’est passé sans témoin hors de l’équipe…

– Coach : “Donc ?

–  Cliente : “OK, mais il faut quand même que je récupère le coup demain. Je ne sais pas quoi faire…

– Coach : “Vous avez encore besoin de vous justifier d’avoir « commis une erreur », et d’avoir pleuré un instant ?

–  Cliente : “Non, ce n’est plus autant nécessaire… Mais par contre, on va devoir trouver une solution tous ensemble pour faire plus de résultats.

– Coach : “Ce genre de réunion, vous savez les faire…

–  Cliente : “Oui, j’ai un plan qu’on pourra enrichir demain tous ensemble. En fait, ça va mieux maintenant : je vois que j’avais peur de leur faire face, j’avais un peu honte de m’être montrée avec mes émotions, alors que j’essaie toujours d’apparaître professionnelle…

– Coach : “Et maintenant ?

–  Cliente : “Je suis encore un peu gênée, mais je pense qu’en se mettant tous ensemble au travail, on va trouver des solutions, et cela qui compte

– Coach : “D’après vous : que vont-ils penser de vous, qui supportez beaucoup, avez été débordée un instant, le reconnaissez immédiatement, et revenez dès le lendemain avec un plan pour réagir tous ensemble ?

–  Cliente : “… J’ai quand même hâte que cette réunion soit passée, elle me stresse…

– Coach : “Et si vous la savouriez, au contraire cette réunion ? Comment pourriez-vous en faire une opportunité de vous affirmer dans qui vous êtes, tranquillement, au-delà du masque de « patronne parfaite » qui vous rajoute encore de la pression ?

S’ensuivent encore quelques minutes de séance, pour intégrer le changement de perspective, puis passer rapidement en revue le plan de la réunion.

 

 

SMS le lendemain : « tout s’est bien passé. Je suis fière d’eux, ils ont bien réagi ! »

SMS réponse : «  Bravo. Et n’auriez-vous pas des raisons d’être également fière de vous ? »

 

 

Commentaires de cette séance de coaching

–       Le scénario du client : Cette personne à haut potentiel, cherche à affirmer son style dans un milieu très résistant à ses valeurs de dialogue et de respect. Elle redouble de travail et d’efforts pour prouver sa compétence, à cause du regard macho porté dans cette entreprise sur une jeune femme manager. Du coup, elle s’imagine devoir être parfaite et tout contrôler, être une personne ayant réponse à tout et maîtrisant tout sans ressentir ni exprimer aucune émotion (elle craint peut-être que cela trahisse son humanité, voire sa féminité, qui justement leur pose problème dans son rôle)

–       La position et la contribution du coach : Il accepte partiellement le rôle de mentor-confident-conseiller dans lequel il est placé. Avec précaution, il accuse réception des émotions ressenties, évoque les siennes en écho, et valorise pour conforter les points d’appuis. Puis, progressivement, il propose un recadrage : Et si ce qui fait honte était au contraire une cause de fierté ? Et si ressentir des émotions était la preuve d’une humanité précieuse dans un environnement qui justement en manque peut-être ?… La cliente fait le reste du chemin, toute seule.

–       La demande implicite : Plus qu’une solution managériale, la cliente cherchait surtout un appui réconfortant, pour démêler les enjeux affectifs profonds dont elle investit la situation :

  • se soulager de sa colère de n’avoir pas su ne pas pleurer,
  • déposer ses doutes par rapport à sa relation à son équipe,
  • et recouvrer une bonne image d’elle-même.
  • Quant à elle, la réunion du lendemain, une fois décontaminée des sentiments de honte et de culpabilité, était réussie d’avance ! Son plan était clair dans sa tête, et n’avait pas besoin d’être challengé.

Cette séance de coaching portait en fait sur la perception des limites de l’identité managériale et sur l’alignement de la personne avec son rôle…

–       L’objectif initial était de rattraper une « faute coupable ».  L’objectif recadré, même s’il na pas été reformulé de façon explicite, est de profiter de l’élan positif initié la veille par une manifestation d’authenticité et d’humanité, pour transformer l’essai en mobilisant l’équipe tout en affirmant encore davantage son image de personne honnête et mature.

 

Parfois, c’est le problème lui-même qui est la solution : avoir pleuré n’est pas un problème à résoudre, mais une solution à une situation tendue jusqu’à l’absurde. Il n’y a donc rien à résoudre par rapport à cette émotion,  mais peut-être juste à régler la perception qu’on en a…